Étiquette : Araneae

  • Pelegrina flaviceps (Kaston 1973)

    Par Isabelle GAREAU et Jules DUMOTIER

    Texte et figures (sauf si indiqué) CC BY-SA 2018, par les auteurs.


    Classification

    Ordre: Araneae

    Sous-ordre: Araneomorphae

    Famille: Salticidae

    Sous-Famille: Dendryphantines

    Genre: Pelegrina

    Espèce: Pelegrina flaviceps


    Identification et morphologie 

    Évènement de collecte 

    Le spécimen a été collecté, le 6 septembre 2018, sur une plante du fossé bordant le Chemin du Lac Croche menant à la Station de biologie des Laurentides ( 45°98’62 » N -74°00’61 » W) à l’aide d’un filet fauchoir par Isabelle Gareau et Jules Dumotier.

    Famille

    On reconnaît les membres de la famille des Salticidae par leurs chélicères labidognathe (où les crocs sont positionnés perpendiculairement à la ligne médiane de l’individu de façon à ce que les pointes des crocs pointent l’une vers l’autre) et la taille de leurs yeux médians antérieurs qui sont particulièrement plus larges que les autres (Gloor et al. 2010).

    Figure 1. Chélicères labidognathes

    Genre

    L’identification du genre Pelegrina est plutôt difficile sans la dissection du genitalia. On notera tout de même que le tibia 1 est garni de trois paires d’épines et que le rami du genitalia mâle a une forme de « crochet » plutôt reconnaissable (Maddison W.P. 1996).

    Figure 2. Le tibia 1 du spécimen collecté de Pelegrina flaviceps et ses 3 paires d’épines. Photo prise avec un appareil visuel grossissant ZEISS.
    Figure 3. Genitalia mâle type de Pelegrina

    Autrefois placée dans le genre Metaphidippus, cette espèce appartient maintenant au genre Pelegrina. Ce malentendu s’explique par la compréhension encore brumeuse des relations entre les genres de la sous famille des Dendryphantidae. Par contre, il est clair que le genre Metaphidippus, tel qu’il était défini par le passé, est polyphylétique (Maddison, W.P. 1996). Plusieurs groupes furent donc retirés des Metaphidippus parmi lesquels un groupe de 21 espèces sera placé dans le genre Pelegrina, dont Pelegrina flaviceps fait partie (Maddison, W.P. 1996).

    Espèce

    Pelegrina flaviceps a été décrite pour le première fois en 1973 par l’arachnologiste américain B. J. Kaston dans son article intitulé Four New Species of Metaphidippus, with Notes on Related Jumping Spiders (Araneae: Salticidae) from the Eastern and Central United States.

    L’identification de Pelegrina flaviceps fut effectuée à partir deux clefs d’identification des araignées d’Amérique du Nord et du Québec (Ubick & al., 2005; Paquin & Dupérré, 2003). Il est à noter que nous avons eu certaines difficultés avec l’utilisation des clefs où, dans certaines situations, nous semblions être dans une impasse. Afin de nous aider à surpasser cette contrainte, nous avons disséqué le genitalia mâle qui, à première vue, peut sembler similaire à celui de Pelegrina flavipes, mais possède tout de même quelques différences observables (Figure 5 et 6). On notera toutefois que l’individu présent est d’une couleur brunâtre avec des rayures noires et blanches, notamment deux rayures blanches sur les côtés du prosome et une bande blanche au centre de l’opisthosome. Les mâles mesurent en moyenne entre 3,6 et 4,5 mm et les femelles entre 4,0 et 5,7mm (Kaston, 1973). 

    Figure 4. Spécimen de Pelegrina flaviceps (mâle). Photo prise avec un appareil grossissant ZEISS.
    Figure 5. Genitalia mâle de Pelegrina flaviceps. Photo prise avec un appareil grossissant ZEISS.

    Où est Pelegrina flaviceps?

    Les sources concernant la distribution de cette espèce sont actuellement très incomplètes, voire insuffisantes, ce qui ne nous permet pas de délimiter une aire géographique précise de Pelegrina flaviceps. En effet, selon la source étudiée, l’aire de répartition de cet espèce peut varier et ce pour les mêmes années inventoriées.

    Figure 6. Distribution géographique approximative des observations faites de Pelegrina flaviceps selon Prószyński (2016), Maddison (1996) et Kaston (1973). Image éditée par Isabelle Gareau.
    Figure 7. Distribution géographique approximative des observations faites de Pelegrina flaviceps selon le Global Biodiversity Information Facility (2017). Image éditée par Isabelle Gareau.

    Il est certain, selon ces deux cartes, que Pelegrina flaviceps se retrouve dans le sud-est du Canada et dans la partie nord-est des États-Unis, mais davantage de recherches devront être faites afin de confirmer l’étendue de sa distribution. Ces régions correspondraient aux régions écologiques des forêts  septentrionales et des forêts tempérées de l’Est (CCE, 1997).


    Le monde fascinant des Salticidae

    Qui est Pelegrina flaviceps?

    Suite au premier défi que représentait l’identification d’une Salticidae, un deuxième défi nous attendait : trouver les informations concernant le mode de vie, le cycle de vie et l’écologie générale de Pelegrina flaviceps. Malheureusement, après quelques heures de recherche, aucune ressource n’a été trouvé, confirmant une lacune au niveau de la littérature scientifique pour cette espèce pourtant commune en Amérique du Nord. Toutefois, la découverte plutôt récente de cette espèce en 1973 pourrait expliquer ce manque d’informations. Ainsi, essayons de voir ce que pourrait être Pelegrina flaviceps au travers des caractéristiques des Salticidae. 


    Un système visuel unique!

    On compte plus de 5 000 espèces de Salticidae ce qui fait de cette famille la plus diverse de toutes les Araneae. Ceux-ci ont une des visions les plus précises de tous les invertébrés (Maddison, 2011), vision qui est d’ailleurs une synapomorphie de ce groupe (Maddison & Hedin, 2003). Leurs yeux sont groupés en deux groupes : 4 à l’avant de la tête et 4 au dessus. Les deux plus grands (les yeux médians antérieurs (AME)) jouent un rôle homologue à celui de notre fovéa permettant une vision très précise dans un champs visuel rétréci et les 6 autres yeux permettent une vision périphérique moins nette (Maddison, 2011). Pour pouvoir traquer sa proie le mieux possible, l’araignée sauteuse doit donc la garder dans le champ de vision réduit de ses deux AME ce qui ne peut pas être fait en bougeant leurs yeux dans leurs orbites, puisque les lentilles des araignées font partie de leur carapace, ce qui les rend immobiles. L’araignée sauteuse devra donc bouger sa carapace, comportement pouvant alerter la proie de sa présence. Cependant, la Salticidae ayant plus d’un tour dans son sac, des muscles spécialisés lui permettent de bouger directement la rétine de ses AME pour éviter d’être détectée (Maddison, 2011). La structure de la rétine des AME en elle-même est unique : elle est constituée de plusieurs niveaux permettant de compenser pour d’éventuelles aberrations chromatiques (Richman & Jackson, 1992). Grâce à une lentille située juste devant la rétine, le système visuel des Salticidae devient un outil doté d’un grand pouvoir de résolution et de discrimination (Figure 8). Avec ces caractéristiques, il n’est pas étonnant que la vision ait été un facteur évolutif important chez ce groupe, tant au niveau de la chasse que de la sélection sexuelle, et pourrait expliquer pourquoi plusieurs Salticidae ont des patrons complexes de couleurs (Richman & Jackson, 1992).

    Figure 8. Structure interne des yeux médians antérieurs des Salticidae

    Des stratégies de prédation de pointe

    La plupart des Salticidae sont diurnes, caractéristique rare chez les araignées, mais concordant avec leur système visuel unique. Un certain comportement de chasse est observé chez les représentants de cette famille qui sont, pour la majorité, carnivores (Richman & Jackson, 1992):

    1. L’individu aligne son abdomen avec son céphalothorax et commence à ramper lentement vers la proie, un peu à la manière d’un chat.
    2. Lorsque l’individu est près de la proie, il s’immobilise en abaissant son corps et saute ensuite sur la proie.

    Deux méthodes de recherches de proies existent chez les Salticidae. Une méthode plus passive, où l’araignée se positionne à un endroit et scrute son environnement à la recherche d’une proie, et une méthode plus active, où l’araignée va se déplacer à la recherche d’une proie jusqu’à en trouver une (Richman & Jackson, 1992). Les Salticidae peuvent utilisées des détours lors de la poursuite d’une proie, en la perdant de vue temporairement, et tout de même réussir à l’attraper. Ce comportement suggère certaines capacités à résoudre des problèmes chez ces araignées (Richman & Jackson, 1992). Bien sûr, vu la diversité de cette famille, il existe un nombre incalculable de stratégies de prédation adaptées au type de proie chassée et la majorité des Salticidae auront plus d’une seule stratégie, dépendant de la proie, de la circonstance ou même de l’environnement au moment de la chasse (Richman & Jackson, 1992).


    Alors on danse?

    Le système visuel des Salticidae a contribué à un dimorphisme sexuel chez presque toutes les espèces de cette famille. En effet, ayant une vision permettant de voir un spectre de couleur vaste, allant du rouge au rayons U.V. (Lim & Li, 2006), et pouvant détecter le moindre mouvement, une forte pression de sélection a été faite sur les mâles, les amenant à développer un patron de couleurs vives et/ou des rituels de danse complexes (Masta & Maddison, 2002). Chaque espèce possède son propre répertoire de comportement pour l’accouplement et la taille de chaque répertoire peut varier d’une espèce à l’autre (Richman & Jackson, 1992). Ainsi, avec leur petite taille, leurs grands yeux ainsi que les couleurs vives et les danses effrénées de certaines espèces tropicales, on comprend aisément pourquoi les Salticidae sont devenues la cible d’un certain engouement du public, conquis par leur côté mignon.

    Par contre, le processus d’accouplement ne se limite pas qu’aux stimuli visuels. En effet, les Salticidae ont plusieurs techniques de communication qu’elles utilisent avec leur partenaire potentiel: la communication tactile, par stridulation, par vibrations faites sur une toile ou encore par phéromones qui seront captés par des chimiorécepteurs chez le sexe opposé (Richman & Jackson, 1992)Ce qui est intéressant, c’est que tout comme les comportements de prédation, les stratégies liés à la reproduction vont dépendre des conditions environnantes. Ainsi, selon l’endroit où est située la femelle et sa maturité, différentes stratégies vont être utilisées (Richman & Jackson, 1992). Ci-dessous, un exemple de la stridulation chez les Salticidae:

    Si la femelle est satisfaite de la prestation du mâle, elle le laissera insérer ses pédipalpes dans son appareil reproducteur afin qu’il y dépose sa semence et le mâle, une fois la chose faite, repartira vite afin d’éviter de se faire consommer par la femelle (Foelix, 1982, p.194).


    Il m’a mise enceinte, quoi faire maintenant?

    Quelques semaines après la copulation, la femelle est prête à pondre ses centaines d’œufs et produire le cocon de soie dans lequel ils seront installés, les empêchant ainsi d’être exposé directement à l’environnement (Foelix, 1982, p.200). Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les œufs ne sont fertilisés qu’au moment où ils sont déposés dans le cocon, le sperme ayant été entreposé dans les réceptacles séminaux antérieurement. Avec la ponte des œufs vient un liquide visqueux qui, une fois séché, cimentera les œufs ensemble (Foelix, 1982, p.200). Pendant ce temps, la majorité des femelles de Salticidae vont prendre soin de leur descendance, que ce soit en défendant le cocon, en prenant soin des nouveaux-nés ou encore, plus rarement, en les nourrissant directement. Lorsque les œufs éclos, les jeunes araignées correspondent à une version miniature de leurs parents (Foelix, 1982, p.205-206) qui grandira peu à peu à travers une série de mues jusqu’à devenir mature. Le nombre de mues dépendra alors de la taille finale de l’individu, un individu adulte d’une espèce plus petite sera passé à travers moins de mues qu’un individu d’une espèce généralement plus grande (Foelix, 1982, p.220). Malheureusement, le cycle de vie des araignées n’a été étudié que pour quelques espèces, d’où une description un peu général de leur développement.


    Références

    CCE. (1997). Les régions écologiques de l’Amérique du Nord : vers une perspective commune. Section des communications et de la sensibilisation du public du Secrétariat de la Commission de coopération environnementale. Montréal, QC. 70 p.

    Foelix, R. F. (1982). Biology of spiders. Harvard University Press, Cambridge, MA.

    Gloor, D., Blick, T., Nentwig, W., Kropf,  C. & Hänggi, A. (2010). Spiders of Europe. Site: https://araneae.nmbe.ch/key

    Jocqué, R., & Dippenaar-Schoeman, A. S. (2007). Spider Families of the World. Musée royal de l’Afrique centrale.

    Kaston, B. J. (1973). Four New Species of Metaphidippus, with Notes on Related Jumping Spiders (Araneae: Salticidae) from the Eastern and Central United States. Transactions of the American Microscopical Society. 92: 106.

    Lim, M. L., & Li, D. (2006). Extreme ultraviolet sexual dimorphism in jumping spiders (Araneae: Salticidae). Biological Journal of the Linnean Society, 89(3), 397-406.

    Maddison, W. P. (2011). Salticidae. Jumping Spiders. Version 12 October 2011 (under  construction). http://tolweb.org/Salticidae/2677/2011.10.12 in The Tree of Life Web Project, http://tolweb.org/

    Maddison, W.P. (1996). Pelegrina franganillo and other jumping spiders formerly placed in the genus Metaphidippus (Araneae: Salticidae). Bulletin of the Museum of Comparative Zoology. l54(4): 215-368.

    Masta, S. E., & Maddison, W. P. (2002). Sexual selection driving diversification in jumping spiders. Proceedings of the National Academy of Sciences, 99(7), 4442-4447.

    Paquin, P. & Dupérré, N. (2003). Guide d’identification des Araignées (Araneae) du Québec. Fabreries, Supplément 11. 251 pages.

    Pelegrina flaviceps (Kaston, 1973) in GBIF Secretariat (2017). GBIF Backbone Taxonomy. Checklist dataset https://doi.org/10.15468/39omei accessed via GBIF.org on 2018-10-27.

    Prószyński, J. (2016). Monograph of the Salticidae (Aranea) of the World 1995-2015. Part II. Global Species Database of Salticidae (Aranea). Version du 30 octobre 2016, en ligne au http://www.peckhamia.com/salticidae/salticidae.php . Consulté le 27 octobre 2018.

    Richman, D. B., & Jackson, R. R. (1992). A review of the ethology of jumping spiders (Araneae, Salticidae). Bulletin of the British arachnological Society, 9(2), 33-37

    Ubick, U., Paquin, P., Cushing, P. E. & Roth, V. (eds). (2005). Spiders of North America: an identification manual. American Arachnological Society. 377 pages.

  • Araneus cavaticus (Keyserling 1881)

    Araneus cavaticus (Keyserling 1881)

    Par Zachary BÉLISLE et Félix HURTUBISE

    Photos réalisées par Zachary Bélisle et Félix Hurtubise


    Figure 1 : Araneus cavaticus

    Le spécimen a été récolté à l’aide d’un filet à insectes à la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal, dans le sentier partant de l’hôtellerie et se dirigeant vers le lac Noir. Il était suspendu à un fil d’araignée près du tronc d’un arbre.


    Classification

    Embranchement : Arthropoda

    Sous-embranchement : Chelicerata

    Classe : Arachnida

    Ordre : Araneae

    Sous-ordre : Araneomorphae

    Famille : Araneidae

    Genre : Araneus

    Espèce : Araneus cavaticus (Keyserling, 1881)


    Identification

    L’identification d’Araneus cavaticus dans sa classification contemporaine se base sur plusieurs critères morphologiques. L’identification de l’ordre est relativement simple, puisque l’absence de pédipalpes en forme de pinces, l’uniformité de la longueur des pattes, la grosseur des pattes ainsi que la séparation du corps en céphalothorax (prosome) et en abdomen (opisthosome) permettent de différencier les Araneae des autres Arachnides (Insect Identification.org, 2015).

    Ensuite, il y a deux possibilités pour le sous-ordre: Araneomorphae et Mygalomorphae. Les caractères spécifiques à ces deux sous-ordres sont faciles à observer lors de l’identification. En effet, la principale caractéristique est l’orientation des crocs. Chez les Mygalomorphae, les crocs sont presque parallèles et ne se croisent pas; les chélicères sont en position orthognathe. Chez les Araneomorphae, les crocs se croisent; les chélicères sont en position labidognathe (Araneae, 2016). Les autres caractéristiques sont la grosseur de l’individu, où les Mygalomorphae, soit les tarentules et les groupes semblables, sont habituellement plus massifs, et la distribution géographique; il n’y a pas de Mygalomorphae au Canada. Il est donc possible de conclure qu’Araneus cavaticus fait partie du sous-ordre Araneomorphae.

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    Figure 2: Orientation labidognathe des crocs chez Araneomorphae

    La diversité des Araneomorphae est impressionnante: elle représente 93% des espèces de l’ordre des Araneae avec plus de 45 862 espèces réparties à travers le monde dans environ 114 familles (Rivera-Quiroz et al., 2016). Cette imposante diversité complexifie alors l’identification de la famille. Les clés d’identification fournies dans «Spiders of North America : an identification manual» (Ubick et al., 2005) et sur le site web d’«aranae», une communauté d’arachnologues européenne, ont permis de déterminer que A. cavaticus appartient à la famille des Araneidae. Cette famille est caractérisée la morphologie de la «tête» de l’araignée. La position des yeux médians en forme de trapèzoïde, la hauteur du clypeus qui est plus petite que deux fois le diamètre des yeux médians antérieurs et l’absence de stridulations sur la face latérale des chélicères sont des caractères clés pour l’identification. D’autres caractères morphologiques tels que la présence de trois griffes et l’absence de cribellum sont caractéristiques. De plus, la famille des Araneidae est aussi identifiable par leur apparence robuste avec leur pattes relativement courtes et épineuses et la forme caractéristique de leur toile: grande et circulaire, d’où leur nom commun anglais «Orb Weaver».

    Tout comme la famille, la grande diversité des Araneomorphae rend l’identification du genre de notre spécimen difficile. À l’aide d’une clé d’identification regroupant les 65 genres d’Araneidae présents en Amérique (Levi, 2002), il a été possible d’associer notre spécimen au genre Araneus. Les caractéristiques clés présentées par la clé sont la forme ovale, voir ronde, de l’opisthosome, ainsi qu’un fort dimorphisme sexuel, où le mâle peut être de deux à quatre fois plus petit que la femelle. Le dimorphisme sexuel n’a pas été pris en compte considérant l’absence d’un spécimen mâle. Le genre Araneus peut souvent être confondu avec le genre Neoscona. En effet, les principales différences entre ces deux genres sont l’orientation des fovéas de la carapace (partie dure du prosome) et de la structure de l’épigyne, sur laquelle nous reviendrons plus loin. Le genre Araneus présente des fovéas en angle, tandis que le genre Neoscona présente une fovéa longitudinale.

    Le genre Araneus comprend plus de 50 espèces communes répandues en Amérique du Nord (Bartlett, 2013). Les espèces les plus rencontrées sont Araneus cavaticus, A. trifolium, A. marmoreus et A. diadematus (Wegner, 2011). Selon le «Guide d’identification des Araignées (Araneae) du Québec» (Paquin et Dupérré, 2003), les principales caractéristiques à comparer pour identifier une espèce appartenant à ce genre est le motif dorsal et ventral, la position des pores sur l’opisthosome et la forme de l’épigyne. L’épigyne fait partie de l’organe de reproduction de la femelle et sert à guider le palpe du mâle. C’est une structure chez laquelle il est possible d’observer beaucoup de variation interspécifique; cette variation empêche la reproduction avec une autre espèce. Le motif ventral et la forme de l’épigyne ont été des caractères clés dans l’identification de notre spécimen, l’Araneus cavaticus.

     

    Description externe

    Comme pour la majorité des espèces de Araneidae, le mâle est plus petit que la femelle. En effet, la taille du mâle de A. cavaticus peut varier entre 10,8 et 14,8 mm tandis que celle de la femelle varie entre 15,0 et 18,8 mm (Paquin et Dupérré, 2003). Le corps et les pattes du mâle, tout comme le prosome et les pattes de la femelle sont de couleur brun foncé et sont recouverts de petites soies (poils) de couleur cendre. Les pattes portent des bandes de couleur jaunâtre. L’opisthosome de la femelle est plus pâle, allant du jaune au brun clair, et la face dorsale est recouvert de motifs de lignes brisées de couleur brun foncé de chaque côtés d’une médiane. La face ventrale de l’opisthosome de la femelle est caractéristique par sa large bande médiane de couleur brun foncé avec des bandes transversales discontinues de couleur jaune la traversant (Milne et Milne, 1980).

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    Figure 3 : Face ventrale de l’opisthosome

     

    Figure 4 : Vue dorsale de l’opisthosome

    Sur notre spécimen, ce motif ventral s’apparente à une tête de mort, mais ce ne sont pas tous les individus femelles de A. cavaticus qui ont exactement le même motif.

     

    Biologie de l’espèce

    Mode de vie  

    La toile est un élément indispensable pour nombreuses espèces d’araignées. Elle sert d’abri, d’instrument de chasse et de garde-manger. Les matériaux ainsi que les méthodes utilisées pour la construction des toiles dépend énormément de l’espèce. Chez les Araneidae du genre Araneus, la construction de la toile est fait de façon circulaire à l’aide de fils collants en reliant les rayons de fils non-collants partant du centre de la toile. La toile tissé pendant la nuit et elle est remplacée chaque nuit. Seule la femelle tisse une toile. Chez Araneus cavaticus, la femelle reste sur la toile une fois l’avoir tissée, mais s’éloigne au-dessus d’elle à l’aide d’un fil de soie le jour (Milne et Milne, 1980). 

    A. cavaticus se nourrit d’insectes, principalement de Diptères et de Lépidoptères, qui se piègent au vol dans les fils collants de la toile. Ils sont ensuite mordus et enroulés de fils, afin d’être dévorés au moment opportun. On retrouve A. cavaticus partout où la structure permet la construction d’une toile et où des insectes passent régulièrement. Cette espèce a donc envahi de manière à peu près uniforme les forêts clairsemées, boisés, herbes longues et bâtiments de l’est du Canada et des États-Unis (nature.mdc.mo.gov).

    Cycle de vie

    Comme l’aire de répartition de Araneus cavaticus se situe dans des zones tempérées, la vie active s’effectue entre le printemps et l’automne, les adultes ne pouvant survivre aux gels. Les oeufs, pondus l’automne précédant, éclosent après les derniers gels printaniers libérant plusieurs jeunes araignées se dispersant dans la nature. La vie de larve consiste à chasser pour se nourrir, ce qui permet de grossir. La femelle, une fois sa maturité sexuelle arrivée, s’installe à un emplacement plutôt fixe et continue de se nourrir et de tisser en attendant la venue d’un mâle. Une fois l’accouplement effectué, la femelle continue de se nourrir sur sa toile afin de produire des sacs contenant les oeufs, qu’elle attache sur un support végétal à l’ombre. Les oeufs  écloront le printemps prochain (nature.mdc.mo.gov)     

     

    Culture populaire

    Charlotte’s Web

    Araneus cavaticus est une espèce bien connue du public puisqu’elle est l’espèce à laquelle appartient Charlotte A. Cavatica, une araignée de grange commune, dans le classique de littérature jeunesse Charlotte’s Web écrit par l’auteur américain E. B. White en 1954 (mentalfloss.com).

    Bibliographie

    Araneae. (2016). Key To Families. Repéré à : http://www.araneae.unibe.ch/key

    Bartlett, T. (2013). Genus Araneus. Repéré à : http://bugguide.net/node/view/1977

    Insect Identification.org. (2015). Arachnid Key. Repéré à : http://www.insectidentification.org/arachnid-key.asp

    Lanzendorfer, J. (2015). 10 Things You Might Not Know About ‘Charlotte’s Web’. Repéré à : http://mentalfloss.com/article/67639/10-things-you-might-not-know-about-charlottes-web

    Levi, H. W. (2002). Keys to the genera of araneid orbweavers (araneae, araneidae) of the americas. Journal of Arachnology, 30(3), 527‑562.

    Milne, L. et Milne, M. (1980). The Audubon Society Field Guide to North American Insects and Spiders. Alfred A. Knopf. New York. 989 pages ; pages 880-881.

    Missouri Department of Conservation. Arboreal Orb Weavers. Repéré à : https://nature.mdc.mo.gov/discover-nature/field-guide/arboreal-orb-weavers

    Paquin, P. et Dupérré, N. (2003). Guide d’identification des Araignées (Araneae) du Québec. Association des entomologistes amateurs du Québec. 251 pages; pages 42-43.

    Rivera-Quiroz, F. A., Garcilazo-Cruz, U., & Álvarez-Padilla, F. (2016). Spider cyberdiversity (Araneae: Araneomorphae) in an ecotouristic tropical forest fragment in Xilitla, Mexico. Revista Mexicana de Biodiversidad, 87(3)

    Ubick, P., Paquin, P., Cushing, P.E., Roth, V. et Dupérré, N. (2005). Spiders of North America : An Identification Manual. American Arachnological Society. 377 pages; pages 68-69.

    Wegner, G. S. (2011). Spider Identification Guide. Repéré à :  https://ipminstitute.org/wp-content/uploads/2016/06/Spider-Guide-Wegner-BASF-Revised-12-2-14.pdf

  • Misumena vatia (Clerck 1757)

    Misumena vatia (Clerck 1757)

    Par Christophe Benjamin et Catherine Pouchet

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    Espèce Misumena vatia capturée au filet le 1er septembre 2016 à la Station de biologie des Laurentides. Ce spécimen a été trouvé sur Solidago sp. sur la rive du lac Cromwell.

    Le nom binomial Misumena vatia tire son origine dans les langues grecques et latines. Misumena veut dire “objet de haine” en Grec ancien, probablement de par son aspect menaçant. Le terme vatia vient du Latin signifiant “aux jambes arquées” à cause de ses pattes à large amplitude2.

    Identification

    L’espèce Misumena vatia, dans la famille des Thomisidae, est facilement identifiable par plusieurs caractéristiques uniques. En plus de se déplacer sur le côté, les deux premières paires de pattes sont plus grandes que les autres et peuvent s’ouvrir très large afin d’agripper ses proies, d’où son nom plus commun “d’araignée crabe” 9.

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    Figure 1 : Deux premières paires de pattes plus grandes que les autres et s’ouvrant largement

    Il existe un dimorphisme sexuelle important chez cette espèce, puisque la femelle peut être deux fois plus longue et jusqu’à cent fois plus lourde que le mâle³. La femelle peut mesurer entre 6 et 9 mm de long, alors que le mâle mesure environ 3 mm. La femelle peut être de couleur blanche, jaune ou verte et a de larges bandes brunâtres sur les côtés de l’abdomen, alors que le mâle est de couleur beaucoup plus foncé allant du brun-rouge au noir9.

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    Figure 2 : Détails de la large bande brune sur un des deux côté de l’abdomen

    Pour identifier le genre Misumena, il faut aussi observer des caractéristiques plus subtiles de leur anatomie. Ces araignées ont deux rangées de yeux, dont celle du bas est légèrement recourbée vers le haut, et les yeux se situent à égale distance l’un de l’autre. Les yeux placés latéralement sont normalement plus grands que les yeux médians, qui sont leur paires de yeux principal pour leur vision11. Finalement, il est possible d’observer une rangée de poils épineux sous les tibias et les métatarses des deux premières paires de pattes9.

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    Figure 3 : Deux rangées de yeux recourbées et yeux à égale distance
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    Figure 4 : Épines sous le tibia et métatarse des deux premières paires de pattes

    Distribution

    Misumena vatia se retrouve partout au Canada et dans les 49 états continentaux américains. Au niveau mondial, M. vatia est une espèce holarctique, elle est donc retrouvée un peu partout dans l’hémisphère nord8. À une échelle plus petite, Misumena vatia est une espèce d’araignée répandue vivant sur une grande variété de plantes différentes, mais est abondamment retrouvée sur la verge d’or et sur les asclépiades. Lors de l’échantillonnage du 1er septembre à la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal, nous avons capturé au filet six spécimens sur une espèce de Solidago.

    Biologie/comportement

    Une des particularités des M. vatia est qu’elles ne tissent pas de toiles pour se nourrir, elles sont ce qu’on peut appeler des chasseuses à l’affût; elles se confondent avec leur environnement, attendant qu’une proie s’approche et seulement lorsqu’elle est suffisamment près, l’araignée tente de s’en emparer en se servant de ses deux paires de pattes les plus grandes5,8. Elles sont particulièrement efficaces dans ce type de chasse, car M. vatia a la capacité de changer la pigmentation de son corps pour mieux se camoufler; elles peuvent passer du jaune au blanc (ou du blanc au jaune) en l’espace de quelques jours, dépendamment de la plante sur laquelle elles se trouvent5. Cette technique, appelée l’homochromie est utilisée autant défensivement qu’offensivement par les araignées crabe; c’est-à-dire qu’elles l’utilisent pour éviter les prédateurs et pour être en mesure de mieux surprendre leurs proies5. Les femelles utilisent des patrons de coloration différents selon le spectre lumineux dans lequel les autres organismes qu’elles côtoient voient. Par exemple, les bandes rouges sur l’opisthosome de la femelle sont des signaux aposématique indiquant un danger pour les prédateurs, ces bandes font en sorte qu’elle est plus visible, mais elles avertissent les prédateurs d’un danger s’ils essaient de la prédater. Par contre, ces bandes ne sont visibles que dans le spectre de la lumière visible et elles sont invisibles dans le spectre UV. Les prédateurs de M. vatia, tels que les oiseaux, voient dans le spectre de la lumière visible alors que la plupart de ses proies voient dans le spectre ultraviolet6.

    Les principales proies de M. vatia sont les bourdons (en terme de biomasse), les syrphides (en terme de fréquence), les abeilles et les hétérocères (papillons de nuit)8,10. Des études ont prouvées que les rendements de la chasse étaient supérieurs sur la verge d’or le jour et sur les asclépiades la nuit9. Toutefois, une étude démontre que si une abeille visite une asclépiades où une Misumena se trouve, l’abeille ne se fera attaqué que dans 10% des cas. De ce 10%, il n’y a que 10% de chance que Misumena attrappe la proie, ce qui, en moyenne, donne une chance de réussite de seulement 1%6. Le genre Misumena a un venin qui lui permet de paralyser ses proies, particulièrement les abeilles, pour qui le venin est très toxique, ce qui peut causer une diminution de la pollinisation des plantes où se retrouve fréquemment Misumena6.

    Reproduction/cycle de vie

    Il a été mentionné plus haut dans cet article que les araignées crabe ne tissaient pas de toile pour la chasse. Par contre, leur soie est très importante lors de la reproduction. Lors de leurs déplacements, les femelles laissent un fil de soie que les mâles pourront utiliser pour trouver une femelle avec laquelle s’accoupler. Ce processus est efficace, car une grande proportion des femelles sexuellement matures sont gravides (pleines d’oeufs) alors que la densité des individus est faible1. Les mâles sont les premiers à devenir sexuellement matures, car leur développement est raccourci; c’est également la raison pour laquelle ils sont plus petits3. Ils se mettent ensuite en quêtent du plus grand nombre de partenaires possibles pour finalement mourir peu après8. Certains mâles vont jusqu’à “garder” une femelle jusqu’au moment où celle-ci devient mature; il se la réserve en quelque sorte1. Après l’atteinte de la maturité, les femelles vont continuer de se nourrir le plus possible pour avoir l’énergie nécessaire pour la reproduction. En fait, 85 % de la masse de la femelle est ajoutée après l’atteinte de la maturité8. Les femelles vont mourir au début de l’hiver, après avoir pondu leurs oeufs dans une toile qu’elles auront tissées, les jeunes vont éclore moins d’un mois après avoir été pondus et ils hiberneront pour ensuite maturer au printemps comme leurs géniteurs l’ont fait avant eux8. Les individus sont donc annuels, ils ne vivent approximativement qu’une seule année.

    Sources

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    • Cameron, H. D. 2005. Chapter 73 — An etymological dictionary of North American spider genus names, page 73 in D. Ubick, P. Paquin, P.E. Cushing, and V. Roth (eds.) Spiders of North America: an identification manual. American Arachnological Society, Keene (New Hampshire).
    • Danchin, E., Giraldeau, L., Cézilly, F. (2005). Écologie comportemental. Paris : Dunod, p. 254.
    • Defrize, J., Théry, M., & Casas, J. (2010). Background colour matching by a crab spider in the field: a community sensory ecology perspective. Journal of Experimental Biology, 213(9), 1425–1435. https://doi.org/10.1242/jeb.039743
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    • Inconnu. (13 mai 2014). Misumena vatia (Goldenrod crab spider). Repéré à http://www.spiders.us/species/misumena-vatia/
    • Mahmoud, M. 2002. « Misumena vatia » (On-line), Animal Diversity Web. University of Michigan, Museum of Zoology. http://animaldiversity.org/accounts/Misumena_vatia/
    •  Morse, D. H. (1981). Prey capture by the crab spider Misumena vatia (Clerck) (Thomisidae) on three common native flowers. The American Midland Naturalist, 105(2), 358–367. https://doi.org/10.2307/2424754
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Collection Ouellet-Robert